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Un chat noir et blanc assis sur le tapis rouge du festival Manaki, à Bitola

Suite et fin du journal de bord tenu par Yvan Rodionov, étudiant en fin de master, pendant le 47e Festival international des chefs opérateurs Manaki Brothers, à Bitola. Du mardi 22 au jeudi 24 septembre : le bazar, la table ronde de Women in Cinematography, celle de la délégation de l’UCO, le dîner des fabricants et un dernier film. La première partie couvre la cérémonie d’ouverture et les trois premiers jours.

Jour 4, mardi 22 septembre : Bitola côté bazar

Ce matin, je m’éloigne de l’artère principale pour explorer le bazar et ses alentours, en quête de quelques secrets de la ville. Ce quartier, comme une grande partie de Bitola, me semble authentique et préservé. Il y a une vraie culture des terrasses, où l’on prend le temps de profiter de la journée, à son rythme. Et, tout au long du séjour, je croise quantité d’animaux errants, surtout des chiens, qui semblent tous vouloir se lier d’amitié avec absolument tout le monde.

Un étal de fruits et légumes au bazar de Bitola, un chat assis au milieu des oignons

Au bazar de Bitola. Saurez-vous trouver le chat ?

Poser ses limites

À midi, le collectif Women in Cinematography réunit six directrices de la photographie pour une table ronde intitulée « Mental Health, Limits & Conflict Management » : santé mentale, limites et gestion des conflits. Les entendre raconter leur expérience, et la façon dont elles dirigent leurs équipes sur des productions de cette envergure, est passionnant. Leurs parcours et leurs expériences sont très différents, mais elles partagent toutes une forme de pragmatisme assez juste : chaque département cherche, à sa manière, ce qu’il croit être le meilleur pour le film, et un terrain d’entente reste donc presque toujours possible. Elles insistent pourtant sur la nécessité de connaître ses limites et de les faire respecter. Nous en avons tous, et les reconnaître est aussi légitime que nécessaire.

J’en ressors en me disant que, même à l’échelle plus modeste où je travaille, la logique reste la même : chacun cherche ce qui lui semble le meilleur pour le projet, et nous devons savoir nous respecter mutuellement dans cette démarche.

Six femmes assises sur scène sous l’affiche de la table ronde de Women in Cinematography

La table ronde « Mental Health, Limits & Conflict Management », organisée par Women in Cinematography.

Nous nous retrouvons ensuite pour un nouveau long déjeuner, l’occasion de revenir ensemble sur cette discussion et sur ce que chacun peut faire, et fait déjà, à son échelle quand surgit un problème. Notre métier se pratique entièrement avec d’autres : comprendre ce qu’ils ressentent, comment ils pensent et ce dont ils ont besoin restera essentiel pour construire des plateaux plus sains et plus agréables pour tous.

Un fils derrière la caméra

La transition avec le film suivant est un peu rude. Truly Naked, réalisé par Muriel d’Ansembourg et photographié par Myrthe Mosterman, NSC, s’ouvre sur un adolescent qui filme les vidéos pornographiques de son propre père. Pour le plateau sain, on repassera… Le film est difficile à juger : il a selon moi de gros défauts, mais il a au moins le mérite d’ouvrir des discussions sérieuses et importantes sur le patriarcat, la masculinité et ce qu’ils deviennent à l’ère des réseaux sociaux. Certaines scènes sonnent très juste, en particulier celles entre l’actrice la plus présente dans les vidéos du père et la petite amie du héros : elles parlent de la possibilité de s’affranchir de ces normes et de ces stéréotypes. Ce sont les passages que je retiens, même si j’aurais aimé que le film aille plus loin dans cette direction.

Après la séance, je repars explorer la ville pendant que les autres se dispersent entre les projections. Bitola est petite mais a beaucoup à offrir, surtout grâce à ses habitants, que je trouve profondément bienveillants et toujours heureux de partager leur culture. On y recroise sans cesse des visages déjà aperçus, et cela crée vite quelque chose de familier, de rassurant, comme dans ces petites villes où tout le monde semble plus ou moins se connaître.

Une maison qui se referme

Le soir, je vais voir un film de la sélection officielle que j’attendais avec impatience : Queen at Sea, réalisé par Lance Hammer et photographié par Adolpho Veloso, remarqué récemment pour la puissance visuelle de Train Dreams. J’ai un moment assez drôle avec Marie, déjà installée dans la salle après la séance précédente, à qui j’essaie de « vendre » le film en arrivant. Avec un sujet aussi lourd, Queen at Sea n’est pas le plus facile à vendre. Juliette Binoche y incarne une femme qui doit prendre, avec son beau-père, une série de décisions morales extrêmement difficiles sur la santé et l’avenir de sa mère, atteinte d’une démence sévère, décisions dont les conséquences finissent par déborder sur le reste de leur vie. On croit connaître ce genre d’histoire, mais celle-ci prend une direction assez différente, que je préfère ne pas dévoiler, même si les détails se trouvent facilement : les questions éthiques qu’elle soulève sont très contemporaines, passionnantes et difficiles.

Le film suit aussi la fille du personnage de Binoche, qui noue de nouvelles relations dans une nouvelle ville, et le récit dessine ainsi une sorte de cycle de vie entre plusieurs générations. Que tout se passe à Londres a sans doute joué dans ma réception : je connais bien cette ville, j’y suis très attaché, et je l’ai redécouverte avec beaucoup de nostalgie à travers le regard des cinéastes.

Tourné en 35 mm, le film a d’emblée cette texture que nous aimons tous, et cette densité de couleurs propre à la pellicule. Je me suis d’abord demandé ce qui avait motivé ce choix et, pour être honnête, je ne suis pas certain d’avoir trouvé la réponse. Mais j’ai vite cessé de me poser la question, tant la photographie accompagne l’histoire avec intelligence. Dès la séquence d’ouverture, dans une étroite maison anglaise filmée entièrement en plans fixes sur pied, le personnage de Juliette Binoche découvre au sujet de sa mère et de son beau-père quelque chose qui la bouleverse profondément. Les compositions sont étranges : les personnages paraissent perdus, presque coincés dans les coins du cadre, entourés de grands vides, tandis que les lignes et les perspectives de la maison semblent se refermer sur eux. Cette approche tranche avec tout ce que j’avais vu jusque-là au festival, et traduit clairement le malaise des personnages.

Ce travail sur la composition s’accompagne d’une palette retenue, froide et sobre. Dans les scènes de cuisine, la lumière suit les émotions des personnages : naturelle, dominée par le jour, elle se réchauffe et s’adoucit le temps d’un dîner familial intime, puis devient plus sombre, plus dense, plus contrastée quand surviennent les grands bouleversements. J’ai beaucoup aimé ce film, malgré quelques incohérences dans son langage visuel : la photographie élève véritablement l’ensemble, au service d’une histoire déjà très forte, portée par certains des meilleurs acteurs que j’ai vus à l’écran cette année.

Jour 5, mercredi 23 septembre : notre table ronde

Encore une douce matinée, que je décide de garder un peu pour moi, simplement pour profiter du soleil. J’en ai sans doute besoin : aujourd’hui, c’est notre grand jour, celui de notre table ronde. Nous avons répété la veille, ajusté autant que possible ce que nous voulions dire, et en arrivant je me sens prêt, même si un peu stressé, évidemment.

Les quatre membres de la délégation de l’UCO debout sur le tapis rouge devant la salle Manaki

La délégation de l’UCO devant la salle Manaki : Thomas Lallier, Charlotte Alma-Michel, Marie Mercier et Yvan Rodionov. Photo : DR.

Parler ainsi devant un public est un exercice complètement nouveau pour moi, mais je me sens bien entouré et accompagné. Notre table ronde, « Knowledge Talk: How Do You Learn, How Do You Teach? », part de deux questions simples : comment apprend-on la direction de la photographie, et comment l’enseigne-t-on ? Autour de la table, deux professionnels qui enseignent aussi, Charlotte et Thomas, et deux étudiants en fin de master, Marie et moi.

La conversation se déroule avec beaucoup de naturel pendant une heure et demie. Nous parlons de nos parcours, de la façon dont chacun est arrivé là où il en est, de ce qu’on ne peut pas vraiment apprendre dans une école de cinéma, de ce que l’enseignement apporte à la pratique, de l’équilibre entre vie personnelle et travail… Le public est attentif, curieux, et vu tout ce qu’il nous reste à dire, nous pourrions facilement continuer deux heures de plus : le sujet est presque inépuisable, tant il ouvre de directions. Nous avons même un invité un peu particulier : Peter Zeitlinger entre dans la salle et nous raconte qu’il vit désormais dans une ferme avec sa femme, où ils s’occupent de leurs animaux entre deux tournages.

Les quatre membres de la délégation de l’UCO sur scène, sous l’écran portant leurs noms et le logo de l’UCO

« Knowledge Talk: How Do You Learn, How Do You Teach? », la table ronde de la délégation de l’UCO, le 23 septembre. Photo : festival Manaki Brothers.

Je crois que nous sommes tous satisfaits de ce moment, d’avoir su le mener comme nous le souhaitions et d’avoir abordé l’essentiel de ce qui nous tenait à cœur. En tout cas, j’en ressors très heureux, et reconnaissant d’avoir pu vivre cette expérience grâce à l’UCO, au festival et à notre petit groupe.

Nous fêtons ça autour d’un nouveau déjeuner, où nous perdons une fois de plus toute notion du temps, comme si nous avions fini par adopter le rythme macédonien.

Peter Zeitlinger, la caméra sans répit

Nous filons ensuite presque en courant voir le nouveau film photographié par Peter Zeitlinger, ASC, que j’admire énormément, notamment pour sa longue collaboration avec Werner Herzog. Il présente The Lost Son, de Darko Štante : un enquêteur retrouve son jeune frère, violent, et tous deux plongent dans un cycle de violence qui semble déjà inscrit dans leur histoire. C’est sans doute le film le plus proche du cinéma de genre que j’aie vu au festival, quelque part entre le polar et le thriller, nourri de film noir, une histoire qui vous colle comme un chewing-gum sous la chaussure. Le récit est d’une grande violence, les personnages difficiles à aimer ou à suivre, et la structure presque attendue, puisque tout ne fait qu’empirer. Je sors de la salle avec un vrai besoin de prendre l’air : le film ne relâche jamais la pression, ce qui, à mes yeux, est plutôt un compliment.

L’histoire m’a assez peu touché, même si elle s’appuie sur une mise en image originale. La caméra ne s’arrête presque jamais, passe d’une position à l’autre et panote vivement entre les actions et les personnages : c’est la vitesse de ces mouvements qui crée l’intensité. Ils sont parfois volontairement peu motivés par l’action, comme si la caméra cherchait à attraper le drame plutôt qu’à suivre le geste le plus naturel, d’où une forte sensation d’essoufflement. Le tout reste pourtant remarquablement maîtrisé, avec une fluidité qui évoque parfois un stabilisateur, et met en valeur les qualités de cadreur de Zeitlinger. Ce n’est pas forcément une approche qui me parle personnellement, mais elle est entièrement au service de ce récit policier contemporain sur la violence qui se transmet d’une génération à l’autre.

Un filtre cassé et des brins d’herbe

À peine commençons-nous à en parler qu’Eva, une nouvelle amie, cheffe opératrice venue de Zagreb, nous entraîne à la séance suivante : Until the Day Ends, sélectionné à la Mostra de Venise et réalisé par une de ses amies, Jelena Maksimović, dont c’est le premier long métrage de fiction. Photographié par Paul Spengemann, le film se déroule en Serbie, dans le contexte politique récent et très tendu qui oppose un gouvernement accusé de corruption à une jeunesse contestataire. Nous suivons une manifestante qui tombe amoureuse de quelqu’un situé de l’autre côté de l’échiquier politique. Le film laisse beaucoup de questions sans réponse, et il m’a manqué des éléments de contexte, au point que j’ai parfois eu du mal à comprendre qui je suivais et ce qui se jouait. Mais il dégage une énergie rare, celle d’une manifestation, d’une émeute, quelque chose de frontal, presque agressif, et justement audacieux, rafraîchissant.

C’est un vrai film de chef·fe op, avec beaucoup de style, parfois au détriment du fond, et une quantité impressionnante d’idées visuelles, comme ce filtre cassé placé devant l’objectif, qui produit des flares uniques. L’image est dense : couleurs puissantes, noirs profonds, beaucoup de contraste. Elle paraît presque déchirée, lourde, salie. Les compositions frappent souvent : la caméra se perd avec les personnages dans une obscurité presque totale, ou un cadre parfaitement fixe bascule soudain à l’épaule, en une fraction de seconde. Le dernier plan, un long plan-séquence en zoom qui rassemble une foule d’éléments en mouvement dans un grand champ, est l’une des façons les plus visuelles que j’aie vues cette année de dire une situation complexe sans un mot. Là encore, le plan prend son temps, entretient la tension, et la caméra préfère parfois faire le point sur quelques brins d’herbe plutôt que de nous dire clairement ce qui se passe. Un film très inspirant à regarder, courageux dans son approche, même s’il est dommage que l’histoire ne soit pas toujours assez forte pour porter toute cette atmosphère.

Le dîner des fabricants

La soirée se poursuit au dîner organisé par les fabricants présents à Bitola, parmi lesquels RED, Zeiss, Rosco, Leitz, ARRI et Sony : l’occasion de rencontrer du monde, de parler de l’avenir de l’industrie, de la direction qu’elle semble prendre et des outils qui pourraient bientôt nous être proposés. L’équipe de Sony nous laisse jouer un moment, Marie et moi, avec la toute nouvelle FX5. Nous nous amusons à voir dans le noir grâce à sa plage de sensibilités impressionnante, avant qu’on nous montre un prototype du Rialto 65, le bloc capteur 65 mm en développement pour la Venice 2. De très bons moments, où nous laissons enfin parler les mordus de technique que nous sommes au fond, pour mieux comprendre nos jouets préférés et, au passage, mettre un peu nos connaissances à l’épreuve.

Yvan Rodionov, souriant, une caméra de cinéma à poignées en bois entre les mains, dans la salle du dîner des fabricants

Yvan Rodionov au dîner des fabricants. Photo : Marie Mercier.

Jour 6, jeudi 24 septembre : l’heure magique

Dernier jour à Bitola. Je commence les adieux en retournant au bazar chercher les souvenirs repérés l’avant-veille : des piments forts dans une bouteille en plastique, du miel, un sachet d’épices et quelques petits cadeaux pour mes proches. Nous ne sommes sans doute pas les premiers à le faire, mais choisir l’aimant de frigo le plus drôle possible reste l’un des grands plaisirs de mes voyages. Je repars comblé, avec tout ce qu’il me fallait.

Je rejoins ensuite l’équipe pour la leçon de cinéma que l’AFC consacre à l’heure magique, « Shooting the Magic Hour ». Trois de nos confrères francophones la mènent : Jean-Marie Dreujou (AFC, ASC), Juliette Van Dormael (AFC, SBC) et Tommaso Fiorilli (AFC, SBC). La séance, très structurée et très riche, passe d’un véritable petit cours de sciences à des exemples de terrain précis : comment préparer, planifier, contourner les obstacles pour tirer le meilleur de cette lumière et de cette atmosphère si particulières. Thomas Lallier lui a consacré une transcription détaillée.

Nous en sortons la tête pleine d’idées. Thomas et moi passons ensuite un long moment avec nos amis de chez Zeiss, avant de déjeuner avec eux : une belle façon d’amorcer les adieux, en parlant longuement de leur vision de l’avenir, nourrie surtout de leur expérience concrète du métier. Puis nous retrouvons Marie et Charlotte autour de quelques bières locales, posées sur les sous-bocks de l’UCO, pour parler des films qu’elles viennent de voir. Marie et moi repartons vite : nous voulons absolument voir Krakatoa, dont plusieurs amis m’ont parlé.

Un pêcheur face au volcan

Réalisé par Carlos Casas et photographié par Benjamín Echazarreta, ce récit à demi fictionnel s’ouvre sur un texte qui pose le contexte : son héros, un jeune pêcheur javanais qui vit seul sur son bagan, une plateforme de pêche en bambou, va devoir survivre à l’éruption du Krakatoa. Il y avait très longtemps que je n’avais pas vécu une expérience de cinéma aussi forte. Le film est entièrement sensoriel : les paysages sonores, les images qui se déploient lentement, souvent au seul rythme des gestes du pêcheur, atteignent une forme de transcendance. C’est l’un de ces films dont je préfère ne pas dire grand-chose, et que chacun devrait découvrir en salle.

Sa forme m’a saisi : le film documente surtout notre petitesse et notre fragilité face à la puissance d’une nature qui peut si facilement nous engloutir. Le voyage du personnage est magnifique à suivre, à mesure qu’il s’enfonce dans un monde qui paraît lui-même de plus en plus irréel. Des couleurs entièrement artificielles finissent par submerger les espaces ; tous ces lieux semblent vivants, traversés de textures incroyables qui envahissent presque l’écran. Je reste volontairement vague, simplement pour donner envie de découvrir cette œuvre de cinéma absolument incroyable. Le film m’a véritablement laissé sans voix.

Marie et moi sortons de la salle complètement exaltés par le caractère unique de l’expérience. Je ne pouvais sans doute pas rêver meilleure façon de clore mon parcours de spectateur à Manaki.

Au revoir, Bitola

Un dernier verre avec mes nouveaux amis de l’UCO, pour dire au revoir à ce qui restera pour moi une semaine à part, précieuse. Je suis profondément reconnaissant d’avoir découvert tout ce qu’un festival peut apporter, à commencer par ce sentiment très simple d’être reliés les uns aux autres par notre petite niche commune : les images, et la manière de les fabriquer. On y mesure aussi qu’on est entouré, et qu’on n’est jamais vraiment seul dans ce métier. J’espère revoir tous ces visages, et Bitola, bien plus tôt qu’on ne l’imagine aujourd’hui, et que notre passion commune pour la direction de la photographie nous donnera encore bien des occasions de nous retrouver.

Photos : Yvan Rodionov, sauf mention contraire.