La délégation de l’UCO au 47e Festival international des chefs opérateurs Manaki Brothers, à Bitola (Macédoine du Nord), du 19 au 25 septembre 2026, réunissait deux professionnels qui enseignent aussi, Thomas Lallier et Charlotte Alma-Michel, et deux étudiants en fin de master, Marie Mercier et Yvan Rodionov. Yvan a tenu le journal de ces six jours. Première partie, du samedi 19 au lundi 21 septembre : la cérémonie d’ouverture, les rencontres avec Dan Laustsen et Jeff Cronenweth, la table ronde de Janusz Kamiński et Timo Salminen.
Jour 1, samedi 19 septembre : arrivée à Bitola
Après une demi-journée de voyage, à travers la Serbie, Skopje, puis jusqu’à Bitola, j’ai enfin l’occasion de prendre un peu de recul sur tout ce qui vient de m’arriver. La Macédoine du Nord est un pays que je n’avais encore jamais eu l’occasion d’explorer. Elle se fait discrète sur la carte pourtant bien chargée de l’Europe, mais, rien qu’à travers la fenêtre du minibus qui nous emmène vers cette petite ville plus proche de la frontière grecque que de la capitale, je découvre de magnifiques paysages de montagnes et de villages reculés, où règne une certaine tranquillité. Déjà, l’expérience est pleine de charme.
J’ai toujours trouvé assez extraordinaire la manière dont le cinéma réussit à rassembler les gens, et surtout dans les endroits où l’on s’attend le moins à les voir se réunir, comme ici, dans une ville pittoresque d’environ 70 000 habitants.
Quand je retrouve enfin Marie Mercier, étudiante en fin de master comme moi, nous échangeons sur nos voyages respectifs pour arriver jusqu’ici. Elle me raconte notamment comment elle a traversé plusieurs pays voisins en sac à dos, en passant aussi par le lac d’Ohrid. Nous récupérons rapidement nos billets pour la soirée d’ouverture, puis foulons le tapis rouge, pas tout à fait en tenue de soirée, mais avec beaucoup de rires.
La cérémonie d’ouverture
Nous prenons place et assistons à une très belle cérémonie d’ouverture. Je n’en avais jamais vu d’autre auparavant et n’avais donc pas vraiment de point de comparaison, mais je ne m’attendais certainement pas à découvrir un orchestre de cette qualité, avec des musiciens répartis dans toute la salle et pas seulement sur scène, interprétant plusieurs thèmes cultes de l’histoire du cinéma, accompagnés également par une chorale.
Cette ouverture musicale est suivie de la remise des Golden Camera 300 : à Dan Laustsen, ASC, DFF, pour l’ensemble de sa carrière, à Janusz Kamiński, qui reçoit enfin celle que la pandémie l’avait empêché de venir chercher en 2020, et à Jeff Cronenweth, ASC, pour sa contribution à l’art cinématographique.
Dan Laustsen reçoit sa Golden Camera 300 des mains de Gordana Siljanovska-Davkova, présidente de la Macédoine du Nord.
Le fait d’être dans une petite ville atténue assez vite le sentiment d’admiration presque intimidante que je pensais ressentir en voyant ces directeurs de la photographie sur scène, ou simplement en me retrouvant dans la même salle qu’eux. L’atmosphère de Bitola est en réalité très ouverte, loin du monde des flashs et du prestige. On finit facilement par parler avec n’importe qui.
Mais peut-être que cela vient aussi du tempérament de beaucoup de directeurs de la photographie, ou de ceux qui aspirent à le devenir : des gens qui préfèrent souvent se cacher derrière une caméra et s’exprimer à travers elle.
Le film d’ouverture
Le film d’ouverture du festival était Skateboarding Is Not for Girls, réalisé par Dina Duma et photographié par Frédéric Noirhomme, SBC. Ce film macédonien, tourné à Skopje au sein d’une communauté rom, raconte l’histoire de deux sœurs qui tentent de résister aux traditions et aux règles patriarcales de leur environnement.
La plus jeune, Adela, veut remporter une compétition de skateboard organisée par son école, dans l’espoir que cela puisse empêcher sa mère de forcer sa sœur aînée, Zara, à épouser un homme plus riche, après que toute la famille découvre que le père les a abandonnées, les laissant dans la pauvreté et entourées de mensonges.
Au plus près des personnages
J’ai eu la chance de découvrir un film issu d’une culture qui m’est peu familière. Pour moi, c’est aussi tout l’intérêt de se rendre dans des festivals à l’étranger : découvrir des films auxquels on n’aurait peut-être jamais eu accès autrement, mais qui parlent de sujets capables de toucher n’importe qui, où que l’on soit dans le monde.
Il est toujours bouleversant de voir des familles profondément unies souffrir à cause de traditions et de normes dont elles cherchent à se libérer, ainsi que de toutes les injustices qui en découlent.
La photographie du film accompagne avec justesse cette idée. La caméra est la plupart du temps portée à l’épaule, dans une approche proche du documentaire, avec une lumière très naturelle. Même lorsque l’éclairage est travaillé, tout est fait pour qu’il paraisse organique et presque invisible. La caméra cherche avant tout à représenter la réalité de manière sincère, en restant au plus près des émotions des personnages et de leur parcours.
Ce côté documentaire est poussé encore plus loin avec des plans tournés au téléphone au format vertical, lorsqu’Adela a besoin de se préparer pour la compétition, un langage qui rend le film plus accessible. Le film contient beaucoup de beaux plans larges de groupe et de famille, toujours à l’épaule, avec cette intensité intime, qui nous pousse à continuer l’aventure avec ces personnages.
Le plan qui m’est resté en tête est celui, juste avant que Zara se marie, où elle se retrouve avec ses amies, bien trop jeunes pour être témoins de son mariage. Simplement par cette intimité et la douceur de sa lumière, j’ai ressenti un grand contraste dans un moment où elles se retrouvent toutes dans une situation imposée, pas souhaitée, dont elles ne comprennent pas l’importance. Elles ont l’air excitées de la fête à venir, mais effrayées par les conséquences de celle-ci.
Ce film était une belle manière d’ouvrir le festival. Il permettait à tous les participants de mesurer où ils se trouvaient, tout en donnant immédiatement une idée de ce que le festival cherche à défendre : offrir un espace à différentes voix, différentes sensibilités et différentes formes de création.
Jour 2, dimanche 20 septembre : la lumière de Dan Laustsen
Après une nuit paisible et un café avalé en vitesse, je file directement à la leçon de cinéma de Dan Laustsen. La matinée est particulièrement riche. J’aime toujours écouter des professionnels raconter leur parcours et leur expérience, même si la même petite remarque me trotte souvent dans la tête : ils n’ont plus tout à fait la même définition que nous d’un « petit budget » ! Mais ce n’est finalement qu’une question d’expérience et d’échelle. Au fond, notre métier reste le même : nous poursuivons les mêmes intentions, nous racontons des histoires qui nous touchent et nous émeuvent, dans un langage visuel que nous inventons ensemble, simplement avec des moyens différents.
Dan Laustsen revient d’abord sur son parcours, sur ses débuts dans le métier et sur le cinéma danois de l’époque. Il nous conseille de toujours prendre des photos, de garder cette discipline comme un moyen de continuer à progresser, tout en conservant la liberté de chercher et de développer notre propre style.
Il parle longuement, on s’en doute, de sa collaboration avec Guillermo del Toro : comment elle a commencé, comment elle s’est construite, et surtout ce qui compte le plus dans ce lien si particulier entre un réalisateur et son chef opérateur. Il insiste sur la nécessité de partager une même vision, et de bâtir la relation sur l’affection, le respect et la passion. Les personnalités, tout comme les histoires qu’on raconte ensemble, doivent finir par se rejoindre, jusqu’à ne plus former qu’un seul geste, une seule interprétation de l’histoire.
Côté technique, il détaille son approche de la lumière. Il privilégie presque toujours une source unique, pour la façon dont elle sculpte les visages et dramatise l’image. Très peu de débouchage : il préfère déplacer sa source principale ou l’élargir.
Avec les chefs décorateurs, en particulier sur les films de Guillermo del Toro, il choisit souvent d’éclairer depuis l’extérieur des décors, pour laisser le champ libre aux comédiens et à la caméra. C’est d’autant plus nécessaire que les mouvements d’appareil y sont nombreux et complexes. D’où son recours aux consoles DMX, qui lui permettent de faire varier l’intensité des sources à mesure que la caméra se déplace dans l’espace.
Jeff Cronenweth, le numérique exposé comme la pellicule
Après une courte pause déjeuner, Marie et moi retrouvons la salle pour la rencontre avec Jeff Cronenweth. Comme Dan Laustsen, il a construit une collaboration au long cours avec un cinéaste à l’univers visuel immédiatement reconnaissable : David Fincher. Il raconte ses débuts dans le clip, à l’apogée de MTV, jusqu’au jour où il s’est retrouvé sur un plateau avec Fincher. Il décrit leur collaboration comme un véritable partenariat, fluide, presque magique, tant leurs sensibilités se rejoignent naturellement.
Fincher connaît la chaîne de postproduction dans ses moindres détails, et cette maîtrise, explique Cronenweth, crée sur le plateau une dynamique favorable : le réalisateur peut épauler son chef opérateur et l’aider à obtenir les images dont l’histoire a besoin. Cronenweth s’étend ensuite sur la prise de vues numérique et sur le contrôle qu’elle offre à Fincher. Assez ironiquement, il raconte qu’aujourd’hui encore il règle son exposition comme s’il tournait en pellicule, en s’en tenant toujours à une seule LUT. Il y gagne une lecture plus sûre de ce qu’il voit, repère plus vite les problèmes et garde une continuité dans sa manière de travailler.
Dans le même esprit, il conteste l’idée que le numérique coûterait forcément moins cher que la pellicule. Le numérique paraît plus simple, mais il exige parfois une équipe plus nombreuse pour tenir la chaîne technique ; la pellicule coûte cher, mais elle autorise des équipes plus réduites et des tournages plus courts.
Des yeux trop bleus
Dans la foulée, Marie et moi assistons à la projection d’une importante coproduction européenne dont l’action se situe en Grèce, et qui s’intéresse elle aussi aux traditions, comme le film de la veille, mais sur un mode plus fantastique et métaphorique : The Boy with the Light-Blue Eyes, réalisé par Thanasis Neofotistos et photographié par Djordje Arambasic. Petros, un jeune garçon, se croit maudit à cause de ses yeux. Cette croyance lui est imposée par sa mère possessive, par sa grand-mère autoritaire et, plus largement, par tout le village. Avec son meilleur ami, il va tenter de remettre en question les normes, les traditions et les croyances de sa communauté.
L’histoire et les personnages m’ont moins touché personnellement, mais je suis très content d’avoir découvert un film comme celui-ci, totalement original dans sa manière de construire et de raconter son univers. Avec beaucoup de simplicité et de finesse, les cinéastes ont bâti un point de vue très particulier autour de ce garçon qui vit en permanence un masque sur les yeux. Il est précieux que de tels films existent.
L’image joue beaucoup, et simplement, de la profondeur de champ pour isoler Petros dans son propre monde. C’est frappant dès la grande scène de mariage du début : l’intensité des gros plans donne presque l’impression que la fête éloigne les personnages les uns des autres au lieu de les réunir. Chacun attend autre chose de ce moment, certains veulent le contrôler, d’autres lui échapper. La caméra portée le traduit avec intelligence, en isolant facilement chacun dans le cadre, puis en renonçant presque entièrement aux plans de groupe vers la fin de la scène.
Quelques plans oniriques, tournés sous l’eau, m’ont particulièrement marqué, par la magie avec laquelle ils donnent corps aux métaphores du film. Ils surviennent lorsque Petros se perd sous la surface d’un lac, submergé à la fois par la possibilité de fuir et par les mensonges dans lesquels il a vécu jusque-là. Je préfère ne pas en dévoiler davantage sur leur contenu ni sur leur place dans le récit, mais ils valent vraiment la peine d’être découverts.
Les courts métrages étudiants
Nous retrouvons enfin Thomas Lallier et Charlotte Alma-Michel, l’autre moitié de notre délégation : une correspondance manquée leur a coûté une journée entière à Belgrade. Ensemble, nous découvrons une sélection de courts métrages étudiants venus de Macédoine du Nord, de France, d’Espagne, de Lituanie et d’Allemagne. C’est le film lituanien Past the Hill of Napoleon’s Hat, réalisé par Arnas Balčiūnas et photographié par Milda Juodvalkytė, qui remportera la Crystal Camera 300 de la compétition étudiante. Tourné en 16 mm, une première pour sa cheffe opératrice, le film a une identité visuelle forte, froide, tout en observation. Il décrit le lien silencieux entre un père et son fils, et parle finalement beaucoup de notre propre incapacité à exprimer ce que nous ressentons. La fixité de la caméra accentue la retenue qui règne entre eux, comme si cette immobilité traduisait leur incapacité à faire le pas qui briserait la glace et leur rendrait un peu de ce qu’ils ont été l’un pour l’autre.
Pour l’étudiant en image que je suis, cette sélection est particulièrement stimulante : elle montre ce que font d’autres étudiants à travers l’Europe, les histoires qu’ils choisissent de raconter et les moyens visuels qu’ils se donnent pour y parvenir. Impossible, évidemment, de ne pas comparer leur travail au mien. Tous ces films proposent une image intéressante et aboutie, au service d’histoires assez fortes pour rester en mémoire.
Jour 3, lundi 21 septembre : Janusz Kamiński et Timo Salminen
Comme la veille, la journée commence tranquillement. Bitola s’anime peu à peu à l’approche de la table ronde « Finding New Ways into the Audience’s Heart and Minds », animée par Matthias Fleischer, qui réunit Janusz Kamiński et Timo Salminen, FSC.
La dynamique entre les deux chefs opérateurs rend cette heure et demie particulièrement divertissante : d’un côté, le complice de longue date de Steven Spielberg, à la personnalité affirmée, pour ne pas dire forte ; de l’autre, le chef opérateur d’Aki Kaurismäki, beaucoup plus réservé et calme. Leurs approches, leurs styles et surtout l’échelle si différente de leurs films nourrissent une discussion passionnante sur leur manière de raconter, et sur l’équilibre à trouver entre le style visuel et le récit.
Ils reviennent sur leur compagnonnage avec ces deux grands cinéastes, auxquels ils ont chacun beaucoup apporté, puis la conversation glisse vers d’autres réalisateurs : ce qui les a décidés à travailler avec eux, et la façon dont l’image peut accompagner, voire guider, une histoire. Kamiński s’attarde sur Le Scaphandre et le Papillon et sur l’équilibre qu’il a dû trouver avec le parti pris visuel très marqué du film. Il décrit plusieurs procédés singuliers employés pour ces images, dont une caméra à manivelle qui lui permettait de jouer directement sur la cadence et de faire de ses variations un élément du récit. Salminen, lui, revient sur des films tournés en Argentine. Il insiste sur l’importance de l’histoire et du scénario, et sur la confiance qu’un chef opérateur doit savoir accorder au réalisateur avec qui il travaille.
Janusz Kamiński et Timo Salminen, lors de la table ronde animée par Matthias Fleischer.
Nous partons ensuite tous les quatre chercher de quoi manger, et une pluie torrentielle nous rattrape. Nous ne sommes pas seuls pour l’essuyer : quelques nouveaux amis nous ont rejoints, et, non des moindres, un petit chat venu nous tenir compagnie. Malgré la pluie, l’atmosphère du festival continue de me porter. Depuis mon arrivée, je ressens un élan étonnant, qui vient sans doute des personnes avec qui je partage l’aventure, mais aussi de la simplicité des lieux et du naturel avec lequel le festival s’inscrit dans la ville.
Venu nous tenir compagnie sous la pluie : un futur membre de l’Union ?
Éclairer un espace plutôt que des marques
Porté par cet élan, je n’ai pas envie de perdre une minute. Pour fuir la pluie, je suis mon instinct et j’entre dans la première salle venue, où l’on projette Black Money for White Nights, de Kristina Grozeva et Petar Valchanov. Un couple âgé a économisé pendant des années pour réaliser son rêve, voir Saint-Pétersbourg et ses fameuses nuits blanches, et voit tout s’effondrer avec le début de la guerre en Ukraine. Leur relation comme leurs convictions sont peu à peu mises à l’épreuve, tandis que la carapace qu’ils se sont construite au fil des années commence à se fissurer. Le film est une vraie surprise : malgré quelques facilités d’écriture, il me tient en haleine du début à la fin et ne cesse de prendre des directions inattendues.
J’apprends ensuite, de la bouche du chef opérateur Alexander Stanishev, que le tournage reposait largement sur l’improvisation, au point que plusieurs fins ont été tournées. Ayant moi-même travaillé dans des contextes où l’improvisation tenait une grande place, je me reconnais dans cette manière de faire, et j’ai la chance de pouvoir discuter un moment avec lui de la façon dont il a préparé ce type de mise en scène. Sa réponse est simple : son expérience du documentaire lui a appris à éclairer des espaces plutôt que des marques précises, tout en orientant les comédiens vers les endroits les plus intéressants visuellement. Et la confiance qui le lie aux réalisateurs lui laisse assez de liberté pour que son propre langage s’exprime. J’en retiens surtout cette confiance mutuelle, et l’idée d’éclairer un décor avec assez de maîtrise pour qu’il devienne une scène capable d’accueillir l’imprévu.
Et cela se ressent vraiment à l’image. La photographie, très colorée, saturée, contraste avec la gravité de ce qui se joue au sein du couple, comme une réalité rehaussée. La caméra portée garde quelque chose de documentaire et ancre les personnages dans le réel, tandis que les teintes chaudes dessinent un monde plus beau qu’il ne l’est vraiment. Comme une carte postale qui commencerait peu à peu à s’effacer.
C’est exactement ce genre de film qui fait, pour moi, toute la beauté des festivals. Entré dans la salle sans rien en attendre, j’en ressors avec l’impression qu’une idée originale, même réalisée avec peu de moyens, peut devenir un beau film lorsqu’elle est portée par une vraie intention et par une confiance partagée dans le projet.
Je vais me coucher heureux, comblé par la journée, et surtout avec une envie de créer et de faire des films plus forte que jamais.
La suite, du mardi 22 au jeudi 24 septembre, dans la deuxième partie de ce journal de bord.
Photos : Yvan Rodionov.