Lumière sur le parcours de Frida Marzouk à laquelle le festival Chefs Op’ en Lumière consacre un temps d’échange, animé par N.T. Binh.
Frida Marzouk est une directrice de la photographie franco-tunisienne, membre de l’AFC et de l’UCO. Elle est née en Tunisie, a grandi et étudié le cinéma en France (à La Sorbonne-Nouvelle à Paris) puis a poursuivi son cursus universitaire à New York, où elle a travaillé une vingtaine d’années, avant de revenir en France.
Elle a tourné dans de nombreux pays, que ce soit aux Etats-Unis, en Tunisie, en Palestine ou en Egypte, en fiction aussi bien qu’en documentaire.
Son expérience de l’image a commencé avec les films d’Abdellatif Kechiche, tout d’abord en tant que stagiaire vidéo sur La faute à Voltaire (image : Dominique Brenguier et Marie Spencer), puis en passant directement 1ère assistante opératrice sur les deux films suivants du réalisateur. Son expérience sur les films de Kechiche a vraiment confirmé son envie de faire de l’image, dans un contexte où l’improvisation est de mise. La nécessité de faire tout à l’œil s’est imposée pour elle dès le début au point, puisqu’une grande liberté était laissée aux acteurs qui, de ce fait, n’avaient pas de marques au sol.
Forte de ces expériences au point, la lumière lui fait du pied : elle sent l’envie de vouloir comprendre et manipuler cette matière vivante. C’est à New York qu’elle poursuit son chemin en travaillant en tant qu’électricienne, cheffe électricienne ou gaffer sur de nombreux films (notamment Birdman, réal : Alejandro González Iñárritu – image Emmanuel Lubezki, The immigrant, réal : James Gray – image : Darius Khondji, pour ne citer qu’eux).
En 2015 elle éclaire son premier long métrage Tunis by night, réalisé par Elyes Baccar (cadré par lui-même et par Achref Debbeche). Puis en en 2021 elle tourne Sous les figues, réalisé par Erige Sehiri.

Sur le tournage de Sous les figues, réalisé par Erige Sehiri.
Un souffle de liberté
Entre les lignes de son parcours professionnel, on entend chez Frida un attrait pour ce qui échappe au script tout tracé. Un plaisir particulier pour la caméra épaule et les config qui l’amènent à être au plus près des acteurs. Elle a régulièrement travaillé en fiction avec des personnages joués par des non professionnels, dans des pays ou régions qui l’emmènent sur le terrain du réel.
C’est le cas notamment de Chroniques d’Haïfa : le réalisateur Scandar Copti a fait le choix de ne pas donner le scénario complet à l’avance aux acteurs, afin que l’action se vive au jour le jour. Comme dans la vraie vie : nous ne savons pas ce qui arrivera demain.
Dans Sous Les Figues réalisé par Erige Sehiri, il y avait beaucoup de liberté également puisque les personnages étaient incarnés par des « vraies » personnes. Pas de découpage préalable dans ce film. Une trame narrative bien sûr, et des enjeux par scène pour construire le récit. Le tournage s’est donc déroulé dans une modalité de documentaire : nous ne savons pas si le personnage va se déplacer ou non, qui va parler précisément, quand la scène va-t-elle se terminer. Il faut être réactive et se déplacer de façon à ce que le dialogue ait du sens et puisse se monter par la suite.

« Sous Les Figues » réalisé par Erige Sehiri
Pour ce film, deux mois sur place ont été organisés pour se familiariser avec le lieu et les personnages du film. Il n’y avait pas de budget pour de la machinerie ou de la lumière, mais une petite liste caméra.
De façon générale, ce sont les acteurs qui lui donnent l’énergie, elle aime beaucoup le lien de confiance qui peut en naître.
Une question du public fait émerger le nom de l’un des films qui l’a beaucoup marqué dans la manière de filmer l’intimité en caméra portée : La vie rêvée des anges (réalisé par Érick Zonca – image : Agnès Godard et Dominique Le Rigoleur).
La liberté au tournage est un plaisir pour elle, car elle permet pour les chef.fes op une plus grande expression, nous dit Frida. Elle est de celles qui ressentent une progression au fil des tournages quant à sa façon de cadrer le réel. “Il y a un avant et un après Sous les figues”. Le ressenti s’affine à mesure qu’elle pratique. Depuis le film de Erige Sehiri, elle a ressenti une évolution dans la sensation qui lui permet de savoir s’il est temps de déclencher un mouvement ou au contraire de tenir la position d’un cadre sur un personnage.
Je me permets de penser que ces mots invitent à questionner la place de l’intuition dans le métier de cheffe opératrice. Une intuition qui s’orchestre en amont d’un tournage, au creux d’une préparation faite de discussions et de choix de collaborateur·ices adéquat·es.
Les collaborations humaines
Dans tout nouveau projet, c’est la rencontre avec le ou la réalisatrice qui est sa première motivation de départ. Une boussole importante qui laisse place très vite au sujet du film. Avec le temps, elle réalise qu’elle a tendance à accompagner des réalisatrices de pays dont on entend pas trop parler, dont les histoires racontent des cultures et des communautés d’invisibles au regard du cinéma. Elle se sent contribuer à faire émerger ce cinéma-là, qui l’amène à se déplacer dans plusieurs pays, à parler plusieurs langues et se tenir aux côtés de réalités fortement ancrées.
Par ailleurs, tourner avec des équipes de tous horizons est une vraie difficulté car il faut bien s’entendre humainement et techniquement, les compétences ne sont pas toujours là où on le pense et il faut s’adapter en permanence.
La question de l’étalonnage par exemple est un vrai passage clé : « c’est là que l’on finit le travail ». Il faut trouver quelqu’un avec qui on se sent bien et qui comprend ce qu’on veut dire, surtout quand on parle de choses aussi abstraites que la lumière.
Ayant travaillé au sein de très grandes équipes avant de travailler comme cheffe opératrice, Frida travaille aujourd’hui avec des équipes plus resserrées mais reconnaît adorer les tournages qui voient tout “en grand”, et que ce serait un plaisir pour elle d’y revenir.
La masterclass de Frida animée par N.T.Binh, laisse place à la projection de son dernier film Promis le ciel, d’Erige Sehiri. Un film tourné avec des actrices professionnelles pour les personnages principaux uniquement, dans lequel la caméra portée magnifie élégamment les 4 femmes dont il est question dans ce film aux couleurs froides, mais non moins éclatantes de vie.

Promis le ciel, réalisé par Erige Sehiri (Image : Frida Marzouk)

D’où vient le vent, réalisé par Amel Guellaty (Image : Frida Marzouk)

Chroniques d’Haïfa, réalisé par Scandar Copti (Image : Frida Marzouk)
Photo de couverture de l’article ©David Quesemand