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A l’occasion du festival Chefs Op’ en lumière, Céline Bozon donnait une Masterclass à l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône. Elle est revenue sur son parcours d’opératrice à travers plusieurs extraits de films, commentés et questionnés par N.T Binh, de la revue Positif. Elle a également présenté le film Selon la police, de Frédéric Videau, sorti en 2022.

Plus jeune, Céline Bozon voulait d’abord devenir photographe. Puis la découverte du travail en équipe lors de ses études en prépa cinéma au lycée Gabriel Guist’hau à Nantes, a finalement pris le dessus sur la solitude du métier de photographe. “L’inquiétude de la photographie, c’est la solitude” dit-elle.
Après ses études à la Fémis au cours desquelles elle a participé à beaucoup de tournages en tant qu’assistante caméra de Crystel Fournier, elle se lance assez vite comme opératrice, sur le modèle d’Éric Gautier. Ce dernier s’était lancé rapidement comme chef opérateur sans passer par la voie de l’assistanat, chose qui était plutôt rare à l’époque.


Fantômes
(2001), Jean-Paul Civeyrac  


Transylvania (2006), Tony Gatlif

Au début des années 2000, à peine sortie de l’école, elle fait son premier long métrage (tourné en vidéo kinéscopée) en tant que cheffe opératrice, Fantômes, de Jean-Paul Civeyrac. Elle explique qu’une des raisons de leur collaboration a pour origine le petit budget du film ; Jean-Paul Civeyrac était à la recherche d’un professionnel débutant qui “ne va pas demander d’argent”, dit-elle. Suite à cette première expérience avec ce réalisateur qu’elle qualifie de « mental », elle découvre une manière beaucoup plus physique et libre d’opérer la caméra en rencontrant Tony Gatlif. “J’ai vraiment adoré faire les films avec Tony. C’était une sorte d’élan de libération… de plaisir de la caméra épaule.”
Elle tournera avec lui Exils (2004) et Transylvania (2006). Au début du tournage d’Exils, Céline Bozon explique que Tony Gatlif la dirigeait littéralement en la tenant par les épaules, pour effectuer certains mouvements de caméra. À travers l’apprentissage de la caméra épaule à ses côtés, elle sera par la suite de plus en plus libre et autonome, au point où elle filmera seule un plan séquence de dix minutes pour la scène de transe dans Exils.


Félicité (2017), Alain Gomis

Céline Bozon poursuit la Masterclass en nous montrant des extraits de Félicité, d’Alain Gomis, sorti en 2017. Le tournage se déroule entièrement en décor naturel, au Congo et au Sénégal. Elle éprouva un réel plaisir à filmer un personnage féminin, interprété par “l’hypnotique” Véro Tshanda Beya Mputu.
Il y a dans ce film un jeu sur la profondeur de champ et la mobilité de la caméra à l’épaule, que l’on découvre notamment dans les extraits de nuit qui nous immergent dans les rues de Kinshasa, où l’actrice et la caméra déambulent, éclairées par la lumière des boutiques, des rares lampadaires et des phares des moto-taxis.

Ces moments documentaires ont permis à Alain Gomis de voir comment Céline Bozon bougeait dans une ville qu’elle ne connaissait pas, une manière aussi de se découvrir mutuellement dans une relation naissante opératrice-réalisateur. Alain Gomis aime introduire des éléments documentaires dans un film de fiction, et a donc tenu à organiser des sessions de répétitions entre les comédiens et Céline Bozon à la caméra. Ils devaient apprendre à bouger ensemble à travers des exercices en mouvement pour être dans la respiration, dans l’écoute mutuelle. “Ça enlevait de la solennité à la caméra. (…) Il y avait quelque chose de très organique… qu’il a mis en place, cherché et répété. Ce n’est pas du hasard.”

Ces essais tranchaient véritablement avec les traditionnels essais de costumes, de maquillage qui sont plutôt “solennels”, en plans fixes : “on invente rarement quelque chose à ce moment-là.” dit-elle.
En décrivant ses impressions suite aux extraits diffusés et en rendant hommage au travail d’Alain Gomis, elle résume sa pensée : “ J’ai toujours l’impression que les bons directeurs d’acteurs et les bons metteurs en scène sont de très bons directeurs d’opérateurs.”

Nous visionnons ensuite un extrait de Madame Hyde (2018), réalisé par son frère Serge Bozon, et tourné en 35mm. On y voit une professeure de physique-chimie, jouée par Isabelle Huppert, qui sort de chez elle en pleine nuit et arpente les rues. Elle suit un de ses élèves, un des “cancres” de sa classe, jusqu’à sa cité. Elle y observe un groupe de jeunes en train de rapper.

C’est un film fantastique où, après avoir été touchée par la foudre, Mme Géquil (Isabelle Huppert) voit son corps s’illuminer durant la nuit. Plusieurs essais ont été nécessaires afin de trouver l’effet recherché : il fallait qu’elle irradie, qu’elle brûle.
Céline Bozon a fait des essais caméra avec des flammes réelles, puis en projetant des images de flammes sur la comédienne avec un vidéo-projecteur. Le résultat n’était pas convaincant. C’est au moment où son frère Serge trouve un extrait d’un très vieux film en noir et blanc en négatif, en 35mm, que le déclic a eu lieu. « Pour la couleur, ma référence était la couleur d’un négatif film ; Serge m’avait montré des extraits d’un film en noir et blanc où le monstre était solarisé comme dans les photos de Man Ray, « inversé », pourrait-on dire. The Outer Limits, de Leslie Stevens. » (BOZON Céline, article « Madame Hyde », La lettre AFC, N°284, Mars 2018, dernière version en ligne 09/03/2023)


Serge et Céline Bozon, frère et sœur au travail sur le plateau de Madame Hyde (2018) (Crédit. Claire Nicol)


La couleur du négatif qui a servi de référence aux choix de teinte pour l’effet spécial de Madame Hyde (2018) (Source La lettre AFC, N°284)

Cet effet “inversé”, avec des teintes brunes, marrons, a été l’effet “feu” choisi : les teintes donnent une texture brûlée. Il fallait néanmoins agir au moment du tournage en éclairant l’actrice avec une poursuite très forte (entre 2,5K et 4K HMI pour certains plans), qui la surexposait de deux à trois diaphs, pour que l’effet fonctionne. L’idée était que le personnage “irradie” dans la nuit ; l’effet “négatif” seul donnait un rendu éteint qui ne correspondait pas.

Céline Bozon précise que les effets spéciaux marchent toujours beaucoup mieux quand une partie du travail est faite à la prise de vues. Elle ajoute que la collaboration avec les effets spéciaux en post-production (Mikros), a été également déterminante pour trouver et développer cet effet.

Serge Bozon est par ailleurs un grand admirateur du cinéma classique américain des années 1950 – 1960. Il aime donc disposer d’une grande profondeur de champ, qui est typique du style visuel des films de cette époque. Mais le budget n’était pas suffisant pour répondre à cette exigence esthétique face aux différentes contraintes du tournage: tourner de nuit, en 35 mm argentique, aurait impliqué d’avoir beaucoup plus de projecteurs pour tout éclairer !

De fait, Serge Bozon n’aimait pas beaucoup les passages de mise au point d’un acteur à l’autre dans cette séquence de nuit, qui allait à l’encontre de son goût pour une grande profondeur de champ.


Vif Argent
(2019), Stéphane Batut

Céline Bozon nous montre ensuite des rushes de Vif Argent (2019), de Stéphane Batut, qui se situe encore dans le registre fantastique. Il s’agit d’extraits où le héros, un fantôme (Thimotée Robart), se déplace dans le XIXème arrondissement de Paris la nuit, à l’arrière d’une voiture. Cette scène est tournée en studio, avec deux écrans (un pour la vitre latérale, un pour celle de l’arrière), où sont projetées des “pelures” de la ville. Ces dernières ont été tournées à l’aide d’une voiture travelling sur laquelle, à côté de la caméra, des projecteurs leds éclairaient les façades d’immeubles, les avant-plans, avec des couleur primaires (rouge, bleu).

Elle dit à propos du film et du genre fantastique au cinéma : “C’est un cinéma que j’aime beaucoup. C’est le côté très “Cocteau”, très “effets”, peu réaliste. (…) C’est le genre de scénario et de cinéma qui m’attire fort, quand on s’éloigne un peu du réel.”


Annie Colère (2022), Blandine Lenoir

Le dernier extrait présenté est celui d’Annie Colère (2022), de Blandine Lenoir. L’histoire se déroule dans les années 60, et dépeint les mouvements d’émancipation des femmes au travers de scènes d’avortements clandestins entre femmes. Au lieu de choisir des optiques vintage pour un film d’époque, Céline Bozon a opté, un peu en contradiction avec ce qui se fait d’habitude selon elle, pour des optiques contemporaines Leitz Prime.
Elle garde son goût pour la douceur des images, qui est confirmé par le choix de filtres Mitchell et Satin. Ces derniers étaient combinés différemment, notamment avec un travail sur les couleurs au moment de l’étalonnage, pour marquer subtilement la sensation du temps qui passe (trois saisons différentes dans le film).
Le choix du format 1.66 s’est présenté comme le plus adéquat pour filmer les visages, ce qui reste sa motivation première dans sa pratique d’opératrice. C’est un format qu’elle apprécie beaucoup pour des raisons “photographiques” car il est très proche pour elle du ratio du 24×36. Par ailleurs, elle préfère les formats plus radicaux, “extrêmes” comme le 1.66 ou le scope, à l’inverse du 1.85 qu’elle trouve plus “ennuyeux”.

Au moment des questions du public, elle développe sa réflexion sur la profondeur de champ et la composition des plans : “ Dans Annie Colère, il y a très peu de profondeur de champ. On voit même que l’assistante, Émilie Monier, a du mal à trouver le point. Avec l’évolution des techniques et des caméras ainsi que de la taille des capteurs, il y a de moins en moins de profondeur de champ.  Et, là aussi, ça façonne l’image. Après tout, la profondeur de champ c’est l’inscription de la personne humaine dans un espace. Donc c’est une vraie question de mise en scène: comment, et dans quelle mesure, la personne s’inscrit-elle dans son environnement ?”

Suite à la projection du film de Frédéric Videau, Selon la police (2022), un moment de questions-réponses avec le réalisateur et Céline Bozon est organisé. Frédéric Videau explique qu’il y a quinze ans de cela, il avait été frappé par un travelling dans un film de Jean-Paul Civeyrac où Céline était opératrice. Ce mouvement caméra était emprunt d’une tendresse particulière qui l’avait fasciné et profondément ému. Il a su qu’il avait besoin d’une telle tendresse à l’image pour sublimer et mettre de la couleur pour exprimer sa propre tendresse. 

Selon la police est un film empruntant au polar et au film choral où l’on suit la journée de six agents d’un commissariat de Toulouse. A travers ce film à l’atmosphère très particulière, passant de décors hyper-réalistes comme celui d’un poste de police à celui par exemple très stylisé d’une fête foraine, le réalisateur explore les mécanismes de violence que subissent et reproduisent les policiers.

Elle expose sa perspective concernant l’harmonie entre les divers styles visuels du film, qui sont liés aux scènes et aux décors : « La question de la stylisation réside principalement dans la mesure où l’on accentue l’artificialité. En fonction des scènes, il ne s’agit pas d’augmenter constamment l’intensité, ça deviendrait vite ennuyeux. Effectivement, au commissariat, il y avait une lumière plutôt solaire et épurée, tandis que c’est à la fête foraine que l’on assistait à une véritable explosion de couleurs, de contrastes et d’ambiances nocturnes. »


Intérieur jour – Commissariat (Selon la police (2022))


Extérieur nuit – Fête foraine (Selon la police (2022))

On retrouve le goût de Céline Bozon pour les couleurs primaires, qu’elle a pu laisser s’exprimer dans les scènes de nuit. “C’est dans la nuit que j’exprime le mieux. La nuit, ça permet de partir du noir et donc de construire la lumière. Pas comme en studio, où l’on construit tout de A à Z. Là, c’est plutôt sur des décors naturels. (…)
Mais, en gros, le fait de partir du noir permet d’être beaucoup plus libre que quand on part d’un décor naturel en lumière du jour. Parce que la lumière naturelle – moi, j’adore – mais ça bouge énormément. Donc ça peut rentrer en contradiction avec un découpage.

« Quand vous avez, sur une même scène, cinq plans et que vous devez tenir un soleil de fin d’après-midi, c’est très compliqué à faire quand la lumière bouge. Le noir permet de composer plus une image ». 
En visionnant à nouveau les films auxquels elle a participé, elle constate que ses images sont souvent très sombres. “ Ça y va, sur la pénombre ! Dans Félicité, on ne voit quasiment rien !” remarque-t-elle.

Dans Selon la police, le choix du format scope a été retenu car, selon Frédéric Videau, les policiers sont représentés à la manière de « cow-boys ». Nous avons donc interrogé le réalisateur sur la réaction des forces de l’ordre lors des projections du film.

Afin d’étayer son propos, le cinéaste nous assure avoir mené de nombreuses recherches durant quatre mois, en consultant des archives, des films et en réalisant des entretiens avec des professionnels du domaine. Il relate également qu’au cours d’une projection à Marseille, la préfète des Bouches-du-Rhône s’est indignée en s’exclamant: « Ce n’est pas ma police ! ». Le réalisateur a répliqué : « Malheureusement si, c’est bien la vôtre ! » De manière générale, lors des avant-premières, de nombreux policiers ont partagé leurs parcours et expériences personnelles. Voici donc un film qui, de par son thème, alimente les débats autour des violences policières.

Revendiquant l’influence du Testament d’Orphée (1960) et de La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau, de La Féline (1942) de Jacques Tourneur et de L’Aventure de Mme Muir (1947) de Joseph L. Mankiewicz, la cinéphilie et les images de Céline Bozon sont façonnées par un cinéma fantastique en noir et blanc qui fait un pas de côté par rapport au réel. 
Elle poursuit d’ailleurs son exploration à travers son travail photographique, qui est visible dans le cadre de l’exposition Cinematographers à Chalon-sur-Saône, ainsi qu’à la galerie L77 à Paris (du 16/02 au 20/05).

Toute la conférence a été filmée par l’équipe du festival, avec les extraits des séquences commentées. Elle est disponible en ligne ICI.