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Inspiré de la tentative d’assassinat du dictateur chilien en 1986, le film raconte l’histoire de plusieurs membres du Front Patriotique Manuel Rodríguez et la façon dont ils auraient monté l’opération, rassemblant une vingtaine de combattants de ce bras armé du Parti communiste chilien. Pour le spectateur, pas de surprise, on sait que Pinochet a survécu à l’attaque, même s’il s’en est fallu de peu.

Envisagé dans un tout premier temps sous une forme documentaire, il s’agit du premier long-métrage de fiction de Juan Ignacio Sabatini. Il y a quelques années, le vent de révolte qui soufflait dans son pays a poussé Juan a vouloir raconter cette histoire, mais la pespective de devoir réaliser un documentaire avec peu de documents d’époque filmés et peu d’acteurs encore en vie l’a convaincu d’imaginer plutôt un récit de fiction.
La construction narrative de « Matar a Pinochet » est à la fois simple et intrigante. Elle raconte les préparatifs, le déroulement de la tentative d’assassinat, ses conséquences (trahison, répression) et s’attache à la commandante Tamara, la jeune femme à la tête du commando, à Ramiro et Sacha, deux membres du groupe. Et alors que le récit progresse, se poursuit une discussion entre Ramiro et Tamara à bord d’une voiture qui roule vers on ne sait où, les deux personnages évoquant l’opération, leur implication mutuelle dans le groupe et finalement quels sont leurs situations personnelles respectives. Cet espace « trans narratif » en quelque sorte, est pourtant au cœur du dénouement de l’intrigue, qui ne s’envisage réellement qu’à son aboutissement. Bref, de la subtilité dans l’efficacité, et une mise en image très maîtrisée et sans ostentation.

Je me suis demandé durant toute la projection comment on produisait cette image qui me semblait si organique et si précise. Après avoir pensé à de la pellicule 35mm, j’ai eu la réponse : Alexa Mini et série Cooke anamorphique /i x2 (25-32-50-75-135). Et lumière naturelle majoritaire à quelques rare exceptions près. Cela n’en a que plus suscité mon intérêt d’en savoir un peu plus, en discutant avec Juan Ignacio Sabatini, réalisateur, et Enrique Stindt, directeur de la photographie.

Passer d’un projet de film documentaire à un long-métrage de fiction a de nombreuses implications. Que pouvait amener la fiction, en termes visuels ?

Juan : Le film est inspiré de faits réels, la tentative d’attentat contre Pinochet, mais c’est la fiction de long-métrage qui s’est imposée. J’ai toujours senti que l’histoire serait plus forte si nous prenions nos distances avec la réalité, y compris visuellement, et d’une certaine manière je pense que nous y sommes parvenus.

Qu’est-ce qui a présidé au choix de la caméra et des optiques?

Juan : Mon intention première était de tourner en 16mm avec des optiques sphériques, mais mon producteur s’y est vite opposé, essentiellement pour des questions de budget. Une fois revenu au numérique, nous avons choisi l’Alexa Mini sans hésitation puis Enrique a proposé de tourner le film avec des Cooke anamorphiques.
Étant donnée l’histoire que nous voulions raconter, j’ai adoré l’idée que les personnages puissent être à la même valeur de plan dans ce grand cadre horizontal, chacun se trouvant parfois aux extrémités, dans la zone d’aberration, qui est aussi une zone d’incertitude ou tout peut arriver.
Je n’avais jamais eu l’occasion de tourner en anamorphique auparavant, et cela m’a énormément plu. 

Enrique : En termes de caméra, je pense que l’Alexa Mini était un choix évident pour un long-métrage. Je sais ce que peut me donner le capteur, notamment en termes de sous exposition, et je me sentais en confiance.  L’idée de tourner en anamorphique est venue en partie de la densité très cinématographique offerte par les optiques, mais aussi parce que cela induisait le fait de se positionner le plus loin possible du documentaire.
Le véritable défi était de prendre le parti de la fiction vis-à-vis d’une histoire réelle et si sensible pour le peuple chilien.

Comment avez-vous préparé le tournage ? Comment avez-vous choisi les décors ? Avez-vous travaillé avec un storyboard ?

Juan: Nous avons pris le temps en pré-production de discuter chaque scène du scénario, en quoi chacune faisait sens dans l’histoire. Puis nous avons établi une première approche sur notre façon de les tourner.
Concernant les décors, ce n’était pas évident de filmer une histoire qui se passe à la fin des années 80 à Santiago, car malheureusement nous vivons dans un pays qui n’a pas conscience de l’histoire de son architecture. En conséquence, depuis une vingtaine d’années une bonne partie de la ville a été détruite et remplacée par de grands immeubles et des autoroutes, et ce qui restait a disparu dans deux tremblements de terre en 1985 et en 2010. Nous avons alors eu la bonne idée de tourner à Valparaiso, le principal port du pays à seulement une heure de demi de Santiago, qui nous offrait tous les lieux de tournage que nous recherchions.
La seule séquence que nous avons storyboardée est celle de la tentative d’assassinat. Je ne suis pas très fan du storyboard, j’ai l’impression que cela rend les choses un peu trop schématiques.

Juan, toi qui viens du documentaire, comment as-tu rencontré Enrique et qu’est-ce qui t’as incité à travailler avec lui ?

Juan: J’ai toujours apprécié le travail d’Enrique. Il n’est pas seulement directeur de la photographie, c’est un artiste aux multiples talents, doué d’une sensibilité extraordinaire pour comprendre ce que nous fabriquons, et avec laquelle je suis en phase à diverses égards.  « Matar a Pinochet » était le bon projet pour entamer notre collaboration, il a su traduire en images ce à quoi j’ai rêvé durant plusieurs années de ma vie. 

Enrique, qu’est-ce qui t’as intéressé dans le projet de Juan ?

Enrique : Tout d’abord, j’admire l’énergie et la conviction avec laquelle Juan défend ses projets. La motivation du réalisateur est très importante pour moi quel que soit le projet. Ce qui m’a intéressé dans ce projet ci, c’est le véritable défi de raconter cette histoire complexe mais si réaliste.

Quelle a été ton approche de la mise en lumière, avec quel matériel as-tu travaillé ?

Enrique: Nous avons décidé que la mise en scène et en image devait être simple et sans chichis, pour ne pas tomber dans une forme trop esthétisante ou trop démonstrative.
J’ai donc décidé de travailler avec une petite liste lumière, agrémentée de sources in situ. La base devait être la lumière naturelle et disponible au moment du tournage. J’ai utilisé des boules chinoises maison, un HMI 1.8KW corrigé pour obtenir une teinte plus chaleureuse, 3 Skypanel S60 et 2 sources sodium portables pour les effets de réverbères. Une toute petite liste lumière donc, et beaucoup de toiles, de drapeaux, de diffusions.

À propos des teintes du film, est-ce que tu as travaillé avec des LUT spécifiques étudiées en prépa ? Comment as-tu abordé l’étalonnage du film ? 

Enrique : J’ai basiquement travaillé avec une LUT Alexa 709, et opéré des variations en ISO et en température de couleurs. Par la suite j’ai ajouté du grain en étalonnage pour approcher du rendu de la pellicule et contrer l’aspect très propre du numérique. J’en ai profité pour amener des différences subtiles entre le passé et le présent au sein du récit.  Plus de grain dans le passé, moins dans le présent, un peu plus de chaleur dans le passé, un cyan tempéré dans le présent.

Il y a dans le film une balance subtile entre les scènes de groupe et les scènes plus intimes avec un ou deux personnages. J’ai eu la sensation que la caméra se trouvait à une distance qui permet au spectateur d’être toujours proche des personnages. Comment as-tu envisagé la façon de filmer les personnages principaux de l’intrigue : Tamara, Ramiro, Sacha ?

Enrique : Je pense que la proximité de la caméra avec les personnages doit permettre une empathie mais en même temps révéler leurs doutes et leurs contradictions. Je pense que cette proximité a fait ressortir la tension portée par chacun des personnages, filmés généralement au 50mm (ou la focale approchante).

Le film a été sélectionné aux festivals de Huelva et de la Havane, on peut le visionner sur la plateforme MUBI.
Plus d’images ici avec le trailer de « Matar a Pinochet ».