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Elle est partout si bien que son actualité est difficile à suivre. 
L’IA générative ne cesse de faire des prouesses en termes de vraisemblance et de capacité de production, qu’il s’agisse d’image, de vidéo, de musique ou de texte. Le cap est en train d’être franchi : nous ne pouvons plus discerner une création humaine ou générée par IA : c’est l’indistinction.
Or il me semble essentiel de ramener une perspective politique dans les discussions techniques autour de l’IA, qui omettent souvent une partie du sujet, comme si la technique était une discipline à part du reste du monde.

Dans les conférences auxquelles j’assiste et certaines prises de paroles sur les métiers de la création, je suis déçue par le manque de de contextualisation. S’il est difficile de s’informer continuellement et d’être à jour, il ne faudrait pas que nous en arrivions à décorréler nos outils techniques des enjeux éthiques ou politiques. L’éditorial de novembre dernier de l’AFC avait amorcé une pensée sur le sujet, et j’espère que les réflexions futures pourront l’approfondir. En tant que chef·fes opérateur·ices, nous partageons une curiosité technique bien utile pour le métier. Je crois pourtant que, souvent, nous manquons cruellement et collectivement d’une curiosité plus large, compte tenu de la morbidité écologique que représente l’IA générative. 

À notre curiosité technique, nous pouvons associer une curiosité pour le reste du monde. Une curiosité pour nos collègues scénaristes qui sont bien plus immergés dans les enjeux de l’IA générative. Nos collègues de l’animation, de la création musicale et sonore, des VFX ainsi que les comédien·nes… Une curiosité pour notre monde et pour les conditions de vie que nous souhaitons dans nos existences professionnelles et personnelles. Pour une plus grande respirabilité collective.

Je vous propose donc un cocktail revitalisant, à base de curiosité, allez !

Titanic, James Cameron

Nombre d’entre nous menons une veille technologique très active au gré de notre curiosité personnelle. Cela prend du temps, et nous avons tous·tes autour de nous quelqu’un·e qui est LE ou LA Geek de service (ou alors, c’est que c’est vous !). D’autre part, les logiciels intègrent très vite les outils IA à chaque nouvelle version, et il relève de notre initiative personnelle de nous y pencher et de comprendre comment ces outils répondent à nos besoins (ou pas d’ailleurs). BREF : ça va très vite !

Avant de prendre ensemble ce cocktail de curiosité, voici quelques points sur les réalités matérielles de l’IA générative : 

  • L’IA générative n’est pas un outil neutre : elle est développée par des industriels du numériques, des entreprises privées qui ont des agendas économiques et un marché à défendre. On ne peut pas dépolitiser ces outils qui sont indissociables des géants du numériques, seules entités capables de les financer. Ils sont devenus désormais des leviers politiques à l’échelle des Etats dans leur course à l’innovation. Leur développement correspond à des choix précis et des stratégies de déploiement (exemple parmi d’autres : la DA graphique dédiée aux outils IA est souvent associée à la magie)
  • L’IA générative n’est pas un outil numérique anodin d’un point de vue énergétique car il exploite les ressources (eau et électricité) d’une façon plus boulimique encore que d’autres technologies numériques. Son déploiement est très significatif pour certains territoires (aux USA, au Mexique, au Chili par exemple) qui pâtissent directement de privations d’eau. C’est aussi un gouffre d’exploitation des minerais qui servent à la fabrication de puces, processeurs, cartes graphiques (cuivre, cobalt, lithium…)
    Le numérique dans son ensemble est bien loin d’être immatériel, même si l’usage que nous en faisons nous éloigne des réalités physiques. À titre d’information, Google utilise de l’eau potable pour plus de ⅔ de sa consommation. De quoi questionner lourdement notre rapport moderne à la ressource.

extrait de la BD « Le monde sans fin » Jancovici & Blain, avec la notion d’esclave énergétique

  • L’IA générative est conceptuellement fondée sur un modèle extractiviste :   elle moissonne toutes les productions culturelles, sans l’autorisation ni rémunération des auteurs-ices / contributeur-ices qu’elle exploite. 
  • L’IA générative tourne en boucle : elle génère ce qui est le plus statistiquement probable, ce qui signifie qu’elle favorise les majorités, donc des effets de standard, en plus de reproduire les biais discriminatoires des humains. Certains parlent de l’AI slop, la “bouillie de l’IA” pour qualifier l’accumulation massive de contenus générés en IA, jugés médiocres. D’autre part, les contenus générés par IA sont si faciles à créer qu’ils sont parfois plus nombreux et plus visibles sur le web que le reste, ce qui noie ou invisibilise les productions humaines. 
  • L’IA est déployée à une échelle massive et rapide, alors qu’aucun cadre légal sérieux n’a eu le temps d’être posé pour cela. “Comme la plupart des politiques technologiques, tant au niveau national qu’international, le développement de l’IA s’affranchit de tout processus démocratique”, selon l’association “le Mouton Numérique”.
    Fun fact : en fin d’année 2025, Google donne accès gratuitement à son IA générative pendant 1 an à tous les étudiants (du monde).
  • Pouvoir générer des images photoréalistes de toutes sortes (y compris les vidéos de deepfake) pose un problème majeur quant à la qualité de l’information. L’on sait bien aujourd’hui qu’une fausse information est bien plus difficile à démentir soigneusement qu’à être livrée au grand public, et circule bien plus vite qu’une information vraie. 
    C’est un enjeu permanent de démocratie que de garantir un journalisme le plus fiable possible afin de formuler un socle de réalité commune, supposé permettre la vie en société et le regard éclairé des citoyen·nes. Fun fact n°2 : Meta a mis fin à son programme de fact-checking en avril 2025.

J’en arrive donc au cocktail, celui plein de curiosités. Maintenant que nous connaissons les impacts, c’est quoi la suite ? Nous devons aller au-delà en nous demandant pour qui l’IA générative est utile, et quel monde nous voulons vraiment. 

King Kong, Merian C Cooper & Ernest Schoedsack

“Notre imagination supplée à notre fragilité. Sans elle, sans l’imagination qui confère au réel un sens qu’il ne possède pas en lui-même, nous aurions déjà disparu, comme ont disparu les dinosaures.”
L’espèce fabulatrice, Nancy Huston

Dans nos métiers, l’IA générative semble répondre à une impulsion de productivité. “C’est pratique”, entendons-nous souvent. Pour un tas de tâches répétitives et peu intéressantes, c’est vrai. 
Pour autant, nos métiers de l’image se fondent d’une part sur la répétition, d’autre part sur le vécu. C’est parce que nous multiplions les expériences que notre intuition s’affine et que nos compétences se construisent. Le chemin a son importance pour lui-même.
Le temps que nous prenons pour dessiner, concevoir une image dans notre esprit, penser une lumière, élaborer un découpage, se rater, recommencer. Parler de nos difficultés à un·e collègue ou ami·e. Se remettre au travail, encore. Avancer par tâtonnement et itération plus ou moins organisés, en utilisant nos sens, aussi faillibles soient-ils.

Tout cela n’a pas uniquement comme intérêt la performance ou le résultat. Ce temps que l’on prend permet d’incarner dans nos corps une pratique, une habitude corporelle, des réflexes de mouvement, de cognition. Il génère en nous des pensées et formulent des associations d’idées. Le monde que l’on veut créer s’écrit à l’intérieur de nous avant d’exister au dehors. C’est l’inverse qui se produit lorsque le prompt génère “tout seul” (sur la base du travail d’autrui ponctionné et agrégé) un résultat instantané, sur commande, qui n’a rien sédimenté dans notre vécu.

Le sens de ce que nous faisons n’est pas simplement la production d’un “contenu”. Le fait de fabriquer, c’est aussi se construire soi en tant qu’humain. 

Les Hirondelles de Kaboul, Zabou Breitman & Éléa Gobbé-Mévellec

Nous ne pouvons pas attendre des industries numériques (ni même des entreprises innovantes du secteur audiovisuel) qu’elles défendent le bien commun, la créativité ni la cognition humaine. Elles assurent leurs intérêts privés, leur insertion ou maintien dans le capitalisme libéral et sont donc à rebours de nos intérêts artistiques ou humains profonds. A nous de le cultiver et d’en parler ensemble, d’humain à humain.

Le Professeur Keating, incarné par Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus, disait ceci : “On lit ou on écrit de la poésie non pas parce que c’est joli. On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions. La médecine, le commerce, le droit, l’industrie sont de nobles poursuites, et sont nécessaires pour assurer la vie. Mais la poésie, la beauté, l’amour, l’aventure, c’est en fait pour cela qu’on vit.”

Cette réplique semble loin des questions sur l’IA, et pourtant. L’émergence de l’IA générative doit nous questionner sur notre façon de vouloir exercer l’image. Pourquoi faisons-nous ce métier ? Les réponses sont infinies heureusement, et chacun·e peut porter en lui sa propre variation. 

Le Sel de la Terre, Wim Wenders

L’enjeu n’est pas de cibler des attitudes individuelles isolées mais de se permettre collectivement de garder la porte ouverte sur cette discussion. La technique est toujours un moyen, ce n’est jamais une fin. Et même si le progrès est parfois présenté comme une autoroute inéluctable ou un train qu’il ne faudrait pas rater au risque de ”rester sur les rails”, la réalité est beaucoup plus nuancée. Nous avons intérêt à ce que cette porte de discussion reste ouverte tout le temps : c’est la vitalité de nos professions et de nos existences qui s’y joue.

En dehors des autoroutes, des sentiers ?

Une fois sortie des IA génératives dites généralistes, on s’aperçoit que bon nombre de professions ont des besoins ciblés concernant des tâches spécifiques. On parle “d’agents IA” : leur spectre d’action est plus resserré car ceux-ci travaillent à partir de base de données non publiques, à l’échelle d’une personne ou d’un groupe de personnes qui partagent leurs informations entre elles tels que leur banque d’image, de sons, de texte etc. Il y a donc un grand champ de réflexion à ouvrir sur le sujet.

D’une façon plus large et pour prendre de la hauteur, on peut saluer plusieurs démarches solides qui prônent l’intérêt commun :
·  Certains workflows permettent d’implémenter dans les métadatas des caméras, un watermark certifiant que les pixels sont issues d’une vraie caméra (conférence du SATIS sur le sujet). Le but de cette démarche serait à terme de certifier l’information valide pour disqualifier ce qui n’est pas valide, à destination du web et des sites de presse.

· Toujours dans cette optique de contenus en ligne, d’autres évoquent l’utopie de développer des algorithmes qui ne recommanderaient QUE les contenus certifiés réels.

· L’association Tournesol elle, propose d’évaluer les contenus en fonction de l’utilité publique. 

· Par ailleurs, en réaction au Sommet sur l’IA générative réunissant des acteurs de la Tech et chefs d’Etat, s’est tenu un tout autre événement, le “Contre-Sommet sur l’IA, pour une réponse humaniste à notre temps” à Paris en février 2025.

· Côté journalistes, des syndicats de médias et de presse commencent à s’exprimer sur des demandes précises pour cadrer l’IA générative, pendant que quelques 1300 scientifiques français se positionnent contre le déploiement de l’IA générative dans leurs institutions, car elle est  “incompatible avec les valeurs de rationalité et d’humanisme que nous sommes censé·es représenter et diffuser.” 

Les actions ne manquent pas, à toutes les échelles et dans tous les domaines. De quoi nous permettre de nous adapter et surtout, de continuer à chercher des sentiers d’humanité.

Ressources utiles :
Chat Gpt, c’est juste un outil / Revue Terrestres 
Tour d’horizon de l’IA générative et de ses enjeux politiques / Bon Pote
Comment les entreprises de la Tech forcent à utiliser l’IA  / Limites numériques
IA et étalonnage, conférence du SATIS / Conférence Satis
Observatoire de l’intelligence artificielle du CNC,  études publiées en décembre 2025 / CNC